4

 

Trois objets, brillants comme des brandons incandescents

Sont fixés irrévocablement :

Le mot du début ; la main du Grand Modeleur

Ce qui est écrit sur le mur.

(Orthcutt.)

 

L’aiguille de la balance fait un bond, Et le temps passe !

Oh ! rapidement, rapidement ! Car, vous n’êtes pas

Irremplaçable, vous savez.

(L’Écho-logiste.)

 

« Les enfants du monde – et il est écrit que dans cette génération ils sont plus sages que les enfants de la lumière – disent que la pollution est due à la surpopulation. Ils ont tort, et pourtant, à les entendre, on croirait qu’ils ont raison », dit Harry O’Donovan. Et Mary Mondo versa quelque chose dans son verre. Apparemment, il ne vit rien.

C’était probablement le soir suivant. D’une manière ou d’une autre, une soirée et un jour s’étaient effacés. Et Mary Mondo versait quelque chose dans les verres depuis plusieurs soirées déjà. L’homme aux graines et Austro venaient d’entrer une fois encore.

« Les enfants du monde ont tort, dit Drakos. Augustin a dit « quand les saints seront en nombre suffisant pour compléter cette ville bénie », et ce nombre n’a pas encore été atteint. Lorsque la population mondiale arrivera à un certain stade, le monde se transcendera lui-même. Elle n’est pas encore à ce stade. » Et Mary Mondo versa quelque chose dans le verre de Drakos.

Loretta Sheen s’assit. Elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence et un petit nuage de son s’envola du coin de sa bouche.

« Je suis toujours entouré de prodiges, dit Barnaby, d’une voix ensommeillée. Ma “famille” tout entière se compose de prodiges. Mais depuis ces derniers jours, les prodiges dépassent l’entendement. Je vois des animaux là où il ne peut y en avoir. J’ai l’impression qu’il se tient un Congrès de Créatures ou une Fête des Animaux. Je vois un homme qu’on appelle l’homme aux graines et je parle avec lui. Je le vois traverser les murs, de sorte que je sais que ce n’est pas un homme aux graines ordinaire. Mais je sens bien que tous ces événements essaient de me dire quelque chose.

— Cela s’apparente un peu à la télépathie ou à la découverte du site d’Olduvai, Barney, dit Cris Benedetti. (Et Mary Mondo versa quelque chose dans son verre.) En fait, ce qui se passait était déjà dans ton esprit. Ce n’est qu’un reflet de tes pensées et de tes croyances. Ce Congrès des Animaux n’existe pas. Il semble plutôt qu’à force de jouer à « si c’était un animal », l’imagination de certains enfants – ma fille Chiara, ton beau-fils Austro et peut-être d’autres – s’est emballée. Et l’homme aux graines est une pure apparition. Je ne sais qui l’a créé.

— Vous en savez donc plus que moi sur ma personne ? » demanda l’homme aux graines, mais Benedetti ignora sa remarque. L’homme aux graines avait toutes sortes de graines dans ses petits sacs de feuilles. Même des œufs de poisson.

Mary Mondo versa alors quelque chose dans mon verre. Je goûtai. Le breuvage avait un goût fort, pas vraiment amer. Un peu comme de la réglisse. Cela se présente dans de toutes petites bouteilles avec une étiquette noire. La plupart des bars n’en ont pas, d’ailleurs. On appelle ça du léthé. Je n’en bus pas plus.

« Les créatures de la Chambre Élargie vous donnent un avertissement, dit l’homme aux graines, vous devez faire mieux, beaucoup mieux. » Mais nous ne fîmes guère attention à lui.

« Stevenson l’a bien dit, marmonna Barnaby. Il n’est aucun devoir que nous sous-estimions autant que le devoir d’être heureux. » Et sur ces graves paroles, Barnaby tomba dans un profond sommeil (Mary Mondo avait encore trafiqué son verre ce soir-là).

« Vous autres Seigneurs, vous ne semblez pas bien comprendre toutes les implications, dit l’homme aux graines, bien que vous entreteniez des relations amicales et pas trop paternalistes avec l’un des membres des races impliquées ici. Imaginez qu’une ou plusieurs races humaines, aussi humaines que la vôtre, aient été mises de côté, en réserve. Et qu’on introduise dans le jeu cette seconde équipe parce que la première est incapable de faire bouger le ballon. »

Austro sourit largement et pointa son doigt vers lui. Puis il croisa les mains au-dessus de sa tête comme un champion qu’on acclame. Le plus curieux, c’est qu’aucun de mes quatre amis ne semblait voir ni entendre l’homme aux graines ce soir-là. Et aucun d’entre eux ne remarqua non plus les bouffonneries d’Austro.

« Je viens d’avoir une drôle d’idée, dit Harry O’Donovan d’une voix ensommeillée. Et si l’on avait mis en réserve une ou plusieurs races humaines, aussi humaine que la nôtre ? Et si on lui demandait de prendre notre place vu notre incapacité à résoudre les problèmes ? Que pensez-vous de cette hypothèse ? » O’Donovan plongea soudain dans un sommeil artificiel et nerveux.

Que se passait-il ? L’homme aux graines était-il quelquefois invisible et inaudible pour ces Seigneurs, alors qu’il parvenait à transmettre son message à leurs cerveaux ? Il semblait bien que ce fût le cas.

« Ce qui ne va plus, c’est que vous ne voyez plus l’esprit qui habite les choses, dit l’homme aux graines. L’esprit du Grand Modeleur est partout, bien sûr, dans chaque personne, chaque animal, plante, arbre, étang, rocher, maison, usine. Mais vous n’êtes plus capables de le comprendre. Autrefois, vous voyiez des nymphes partout, dans les arbres, les fleuves, les pierres. À une autre époque, ce furent des anges. Et maintenant, vous, les Seigneurs, vous ne voyez plus d’esprit nulle part. Vous n’êtes plus assez divins pour voir le Grand Modeleur, plus assez divins pour voir les anges, pas même assez divins pour voir les nymphes. Ah ! la plupart d’entre vous ne sont pas assez divins pour voir une pierre. »

Mais aucun de mes deux amis restés éveillés ne semblait entendre ou voir l’homme aux graines.

« Je viens d’avoir une idée, s’écria Cris Benedetti, d’une voix où le sommeil commençait à s’infiltrer. Ma fille prétend que si l’on regarde une chose d’une certaine façon, on la fait apparaître. Cela relève de la métaphysique, du domaine qui existe par-delà ou derrière la physique. Je crois qu’il nous faudrait voir une nymphe dans chaque arbre et dans chaque ruisseau, comme autrefois. Dans chaque champ et dans chaque usine. Si seulement nous pouvions réaliser que chaque objet contient en lui le tout spirituel ! Mais, puisque nous ne le pouvons pas, alors, pourquoi ne pas voir une personnification de l’esprit dans chaque objet ? Nous avons besoin de croire aux nymphes. Même les égouts devraient avoir une nymphe. Ils comprendraient alors qu’il n’y a aucune honte à être un égout, un bon égout, sujet à transformation. Ah !… »

Ah !… et il s’endormit.

« Ainsi, vous en avez encore assommé un, dis-je à l’homme aux graines. Mais les nymphes n’existent pas, vous savez.

— Chiara en est une, répondit-il. Mary Mondo en est une autre, d’une espèce différente. Et Loretta Sheen encore une autre. C’est la nymphe ou l’esprit de cette maison désordonnée. Et son père ne comprend même pas que la sciure qui s’échappe de son corps indique que les termites sont en train de réduire cette maison en poussière.

« Mais pourquoi, Seigneurs, n’exploitez-vous pas les mines les plus riches qui soient ? Vos eaux putrides renferment des trésors, minéraux et chimiques. Dans vos tas d’ordures, se trouve le minerai de fer le plus concentré du monde. Vos cerveaux négligés, mal tenus, pollués, contiennent une telle masse de pur intellect qu’il vous serait possible d’être les Seigneurs du monde pour l’éternité. Ah ! mais utilisez-les, faites-les croître, moissonnez-les encore et encore. »

Mais le docteur George Drakos, qui avait pourtant l’ouïe la plus fine et la vue la plus perçante de nous tous, n’entendait ni ne voyait l’homme aux graines.

« Le recyclage, murmura Drakos dans un demi-sommeil, c’est dans le recyclage que se trouve la réponse. Il faut restaurer la vie de chaque chose. Il faut recycler les déchets animaux et végétaux, les déchets des usines et ceux des mines. Recycler (restaurer est le mot propre) les provinces et les villes, les personnalités et les personnes. Et advienne que pourra ! On ne meurt qu’une fois. Nous reprendrons ainsi les choses à leur début. Et nous nous souviendrons alors du sens des mots : “Je suis la résurrection et la vie”. » Puis Drakos s’endormit.

George Drakos savait par intuition que la réponse était donnée au commencement. Mais il avait ouvert le livre à l’envers, il avait commencé par la dernière page comme les Arabes ou les Juifs. Et il n’était jamais arrivé au commencement.

« Non, je n’en veux pas, Mary, dis-je à Mary Mondo. Ce truc me donne envie de dormir et me fait tout oublier.

— Oh ! la barbe, me transmit-elle, j’aime bien refiler ça aux copains et c’est mon travail pour l’instant. En outre, vous devez oublier. Il faut que cela reste enfoui au plus profond de vous, comme l’une des graines de l’homme aux graines, pour pouvoir croître.

— Comment vous appelez-vous ? demandai-je à l’homme aux graines.

— Je suis Ensemenceur le semeur, l’un des fils de Tellus, dit-il.

— Alors, vous n’êtes pas professeur ?

— Si, je suis professeur puisque je professe. »

On entendit soudain des bruits de pas. Une odeur de poils et de fourrure montait des étages inférieurs. On sentait l’haleine verte des mangeurs de feuilles et l’haleine rouge des mangeurs de viande, l’odeur de plumes et de fiente des oiseaux. C’était un mélange de glissement, de grouillement, de trottement, de bondissement, de battement d’ailes, là-bas en bas. On percevait le cliquettement des andouillers et le crissement des griffes sur le plancher, le glougloutement de la dinde et le sifflement du blaireau.

« Descends, Austro, et enregistre leur décision, si tant est qu’ils ont pris ce qu’on peut appeler une décision », ordonna l’homme aux graines. Et Austro obéit.

« Les réunions locales de ce genre ne sont pas très importantes, m’expliqua alors l’homme aux graines. Quelques centaines d’animaux, une demi-douzaine de Seigneurs. Mais multipliez cette réunion par dix mille, et vous verrez que ce n’est pas une mince affaire. Vous êtes le scribe des Seigneurs assoupis, mais je doute que vous puissiez suivre la suite. Bah ! faites de votre mieux. Et maintenant, Seigneurs assoupis… »

L’homme aux graines se mit à leur parler, à Barnaby Sheen et à George Drakos, à Harry O’Donovan et à Cris Benedetti. Il leur parla longuement sans qu’ils se réveillent. Néanmoins, plongés comme ils l’étaient dans un profond sommeil, ils le comprenaient parfaitement au fin fond de leur cerveau. Pas moi. Ce n’est pas donné à tout le monde. C’étaient eux les hommes qui savaient tout. Je n’étais qu’un scribe, comme Austro.

Austro remonta dans le bureau au bout d’une heure environ. On entendit en bas le glissement, le grattement, le claquement et le trépignement d’animaux et d’oiseaux qui s’en allaient. L’homme aux graines interrogea Austro du regard et Austro fit un dessin.

« Ah ! la Chambre Haute fait l’objet d’un avertissement, interpréta l’homme aux graines. Le Congrès des Animaux, ici et partout dans le monde, vous lance un avertissement à court terme. Votre contrat, tout verbal qu’il soit, ne sera plus renouvelé sur une base annuelle maintenant. Il s’établira sur une base hebdomadaire et même quotidienne. Les créatures ont fait tout le travail, disent-elles. Elles ont fourni les yeux qui forment et vous ceux qui déforment. Vous devez regarder les choses avec des yeux plus vrais, plus totaux. Vous n’êtes pas irremplaçables, vous savez.

Que devons-nous faire exactement ? demandai-je à l’homme aux graines.

— Je l’ai dit aux Seigneurs assoupis, répondit-il. Je leur ai dit certaines choses. Quant au reste, ils devront se le dire, à eux et au monde. Ce n’est pas agréable pour moi, vous savez, de devoir revenir siècle après siècle, d’abandonner mon repos si mérité. Ce n’est pas non plus agréable pour mes dix mille frères. Je vais partir maintenant. Je n’ai pas le droit de prendre mes aises ici. »

L’homme aux graines s’en alla et pas par la porte.

Avait-il jamais été là ?

 

« Comment se présente la situation, Austro ? » demandai-je. Pour toute réponse, il dessina une main sur son carnet à dessin. Il avait dû mal calculer les perspectives, parce que la main était un million de fois plus grosse que le carnet à dessin. C’était la main du Grand Modeleur et on aurait dit qu’elle allait s’abattre sur nous à tout moment.

« C’est sérieux, n’est-ce pas ? » demandai-je.

Il hocha la tête pour me confirmer la chose. Puis il sourit et, indiquant sa tête, il fit avec son doigt un mouvement circulaire. Il regarda les hommes assoupis, ceux qui savaient tout, et secoua la tête. Puis il cligna de l’œil. « Ils ne se souviendront de rien, dit-il, lui qui parlait rarement. Il faudra qu’ils s’en tirent sans souvenir.

— Sérieux à quel point, Austro ? » insistai-je.

Il se mit à crayonner à grands traits sur le mur avec un crayon rouge phosphorescent. Il savait écrire quelques mots quand il le voulait, mais la phrase sur le mur était dans son langage intuitif et imagé. On voyait deux espèces de disques ou plateaux, presque en équilibre. Et sur l’un des plateaux, on apercevait plusieurs boules (je savais que j’étais l’une de ces boules), tandis que sur l’autre se trouvaient des langues de feu. En dessous, une phrase était écrite.

En regardant bien, je vis que l’aiguille de la balance bougeait légèrement sur le mur.

« On nous pèse sur cette balance ? » demandai-je craintivement. Et il hocha la tête pour montrer que j’avais déchiffré correctement le dessin. Puis il écrivit une seconde ligne. Je me sentis encore plus mal à l’aise.

« Et nous ne faisons pas le poids ? ajoutai-je.

— Kapok. Pas si vite », dit-il. Puis il réécrivit la dernière ligne en langage ordinaire avec son crayon rouge.

« Sûr que la lutte va être serrée », disaient les mots. Je crus voir l’aiguille de la balance dessinée sur le mur pencher encore plus.

Austro se versa à boire et s’assit dans un fauteuil. Pourquoi, me demandai-je, pouvais-je presque comprendre Austro, tandis que les quatre hommes en étaient incapables, malgré toutes les grandes choses qu’ils connaissaient. Ils ne parvenaient pas à comprendre intuitivement son langage intuitif ni ne reconnaissaient les quelques mots ordinaires qu’il lui arrivait de prononcer.

(Austro fit signe à Mary Mondo, qui s’approcha et versa quelque chose dans son verre. Il but. « Nous non plus », dit-il de sa voix indistincte. Il voulait dire que nous ne nous souviendrions pas non plus de ce qui s’était passé.)

Je décidai que c’était parce que je ressemblais et agissais un peu plus comme Austro que les autres. Nous bûmes ensemble, tous les deux, le jeune homme de l’espèce Homo australopithecus et le vieil homme de l’espèce qu’on appelle avec humour Homo sapiens.

« J’en prendrais bien un peu, maintenant, Mary », dis-je. Et le fantôme fantomatique versa le liquide dans mon verre.

« Santé ! » dis-je, et je bus.

« Fraghtilabru », me répondit Austro, en avalant une grande gorgée.

Les gens dans la scribouille boivent souvent jusqu’à atteindre le stade du Léthé lorsqu’ils sont ensemble. Il y a comme une touche de nécessité là-dedans.

 

Traduit par Martine Wiznitzer.

Animal Fair.

© Robert Silverberg, 1974

© Librairie Générale Française, 1982, pour la traduction.